mercredi, 28 juin 2006

Parole.

 

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Si, comme on peut le penser, les estimations sont exactes, le résultat du premier tour de l’élection présidentielle vient de tomber comme un coup de tonnerre. Voir l’extrême droite représenter 20 % des voix dans notre pays et son principal candidat affronter celui de la droite au second tour est un signe très inquiétant pour la France et pour notre démocratie. Ce résultat, après cinq années de travail gouvernemental entièrement voué au service de notre pays, est profondément décevant pour moi et ceux qui m’ont accompagné dans cette action. Je reste fier du travail accompli. Au-delà de la démagogie de la droite et de la dispersion de la gauche qui ont rendu possible cette situation, j’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conséquences en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle. Jusque-là, je continuerai naturellement d’exercer ma fonction de chef du gouvernement. J’exprime mes regrets et mes remerciements à tous ceux qui ont voté pour moi et je salue les Français que j’ai servis de mon mieux pendant ces cinq années. J’invite les socialistes et la gauche à se mobiliser et à se rassembler dès maintenant pour les élections législatives afin de préparer l’avenir.
Lionel Jospin. 21 avril 2002.

Après tout, pourquoi une candidature de Lionel Jospin serait-elle inadmissible, provocante, indécente…?

Après tout, ce serait la troisième fois qu'il se présente (1995, 2002, 2007) et nos deux précédent présidents ont aussi pris trois fois leur élan.

Après tout, même si Lionel Jospin revenait sur son engagement du 21 avril 2002, serait-il le premier politique à avoir menti ou à simplement changer d’avis ?

Après tout, même si la campagne de 2002 fut lamentable, celle de 1997 (législatives) et celle de 1995 (Présidentielle) furent plutôt réussies : rappelons qu’à la surprise quasi générale le candidat socialistes fût en tête au premier tour de cette Présidentielle.

Après tout, Lionel Jospin n’est-il pas un candidat aussi honorable que Ségolène Royal ou que n’importe lequel des autres prétendants à l’investiture socialiste ?

Je peux comprendre cette litanie que les jospinistes ressassent jusqu’au bout de leurs nuits.

Entendre là même quelques arguments fondés.

Mais là n’est pas du tout le sujet.

Il ne se situe pas davantage dans une querelle de générations, dans un combat des Anciens contre les Modernes, dans un débat sur la rénovation - des pratiques et des Hommes - qu’interdirait sa candidature.

Ni même dans l’incroyable carambolage télévisuel que constituent les prises de parole successives (à 48 heures d’intervalle) de Jacques Chirac et de Lionel Jospin dans les deux 20 heures de France 2 et TF1 (ce soir pour Lionel Jospin). Comme un mauvais remake.

C’est d’abord et avant tout d’un strict problème de cohérence personnelle et de parole politique dont il est question.

Une question d'éthique.

De morale même.

Dans un pays où dès qu’un politique s’exprime, le soupçon est généralisé, le doute immédiat, une candidature de Lionel Jospin serait la preuve matérielle et irréfutable que la parole politique, d'où qu'elle vienne, ne vaut strictement rien.

Absolument rien du tout.


Si après avoir annoncé qu’il se retirait de la vie politique, Lionel Jospin y revient, il montrera objectivement que les mots d’un politique, que les promesses d’un politique, que les discours d’un politique, que les engagements d’un politique, que les actes d'un politique…aussi solennels soient-ils - prononcés qui plus est dans un contexte de chaos électoral - n’ont aucune valeur.

Aucun sens.

Aucune vérité.

Nous serons donc fondés à ne plus jamais croire aucun politique.

Il y a des actes lourds, des moments fondateurs, des gestes forts, sur lesquels on ne peut pas revenir sans tuer la croyance en  la sincérité de ces actes, de ces moments et de ces gestes.

Des actes, des moments, des gestes qui dépassent, de la tête de des épaules, leurs auteurs ou leurs acteurs.

L'Histoire. 

Si Lionel Jospin ne l’admet pas, sa défaite sera encore plus terrible que la précédente et ce, même s’il venait à l’emporter dans les urnes.

Ce serait la défaite de la politique.

Parce que plus personne dans ce pays ne croira, avant bien longtemps, en la parole politique, en la parole d’un politique.

S’il veut donc éteindre la dernière étincelle de crédit qui subsiste en (la) politique, Lionel Jospin peut le faire.

À ce titre, il est désormais confronté à un dilemme bien plus grave que celui du 21 avril 2002 à 20 heures.

Après avoir blessé la gauche en 2002, Lionel Jospin peut tuer la politique en 2007.

La France ne peut pas s'offrir sans risque un nouveau rendez-vous manqué avec le peuple » écrit-il à juste titre, hier dans Le Monde.

Pourvu qu'il ne pense pas simplement, en fait : La France ne peut pas s'offrir sans risque un nouveau rendez-vous manqué avec MOI.